Comme la plupart parmi sa génération de photographes français, Eugène ESTIER aborde l'image argentique de manière autodidacte, par le prisme documentaire et humaniste issu du début et du milieu du XXe siècle. Ses références sont alors essentiellement nationales (Cartier-Bresson, Doisneau, etc..), même si nombre de ses maîtres sont d'origine immigrée (Kertész, Brassaï, etc...).
Très vite, son intérêt envers la photographie grandissant, de nouvelles influences contemporaines s'imposent (Plossu, Frank, Friedlander, Gibson, Klein, etc...).

Evoquée dans « LES ANNÉES LUMIÈRE »(1), cette période d'apprentissage du langage visuel s'affirme sur un même registre N&B au cours de voyages « MALI », « CUBA ». On retrouvera en 2014 et 2015 cette « French Touch » de l'instant décisif dans la balade nomade panoramique "EM RUAS " et " PANORAMA MAGYAR "
.

D'autres influences (Arbus, Pam, Evans, Garanger, etc...) l'entraînent vers une nouvelle approche de la pratique photographique avec l'utilisation du moyen format 6x6. Cet engagement correspond au dernier quart du siècle. Le marché de l'art fond sur la photographie. Des plasticiens commencent à l'utiliser et inscrivent leur empreinte. Nombre de photographes résistent à cette intrusion. Les images empruntent de nouvelles voies.

Cette révolution l'engage de façon sans doute schizophrénique, vers une plus grande distanciation documentaire « ENTREVUES AVEC UN PAYSAGE DANS LA VILLE »(2), « YÜZ YÜZE »(3) , en même temps qu'émerge plus d'intime dans les sujets abordés " INSULA RHÉA "(4), "  LE CHEMIN VICINAL "(5), " D'OMBRE ET DE LUMIÈRE "(6).

Avec la généralisation du numérique, l'utilisation de la couleur s'affirme autant dans les sujets proches « LES INVITÉS DU MARQ »(7) que dans les voyages lointains, vécus moins comme documents qu'expériences personnelles, « EFSANEVI ISTANBUL », « LONDON CALLING », « BERLIN UNTER UNS ».
Articuler l'utilisation de la couleur et de la série conduit le photographe à s'interroger sur sa pratique et à conceptualiser ses projets « LE COULOIR »(8), « ALTERNATIVE ULSTER »(9), « SCÈNES DE CRIME »(10).

Du N&B à la couleur, passant par l'utilisation de différents formats d'appareils photographiques, conjointement à des supports argentiques ou numériques, Eugène ESTIER s'engage inexorablement et sans tabou au fil des années sur le terrain élargi du médium photographique.


(1)« LES ANNÉES LUMIÈRE »

Ce sont des moments de révélation où rares sont les pas effectués sans à portée d'œil l'instrument consacré.
Ce sont des années d'initiation à la technique de prise de vues et de laboratoire, ce temps où la jubilation de l'intuition prime sur l'excitation de la réflexion.
Ce sont des instants d'épiphanie tout en noir et blanc.

(2)« ENTREVUES AVEC UN PAYSAGE DANS LA VILLE »

Au milieu des années 80, le sort des cités ouvrières MICHELIN de l'agglomération clermontoise navigue dans des eaux troubles : réhabilitation, destruction, vente ?
Couvrant une année de prises de vues, cette série rend compte d'un état des lieux et des personnes sur cette période, dans ces quartiers si particuliers, mal connus de la population clermontoise.

(3)« YÜZ YÜZE »

Une série de portraits de stambouliotes.
Le principe consistait à trouver un lieu, attendre celui ou celle qui pouvait s'inscrire dans cet espace et accepte de participer.
Chacun choisissait sa manière d'apparaître.

(4)« INSULA RHÉA » ou l'impossibilité d'une île

C'est le nom d'un mythe, d'un lieu rêvé par les uns, de Théodore Eugène Kemmerer à Philippe Solers, dont la nature se voit troublée par ce lien perpétuel avec le continent.
Il devient alors un nouveau territoire de vacance des corps et des esprits, entre insouciance, doute et désillusion.
Il retourne ainsi au mythe ; celui de la possibilité d'un monde meilleur, ailleurs.

(5)« LE CHEMIN VICINAL »

Si ce peut être l'itinéraire de domiciles urbains à déambulations champêtres ce sera aussi de manière métaphorique, le passage qui lie deux lieux différemment fantasmés.
L'un reflète les représentations de la nature collectivement admises, lisses et factices, sans autre enjeu que d'enjoliver le quotidien ; l'autre caresse l'intime, fouillant des paysages intérieurs, dévoilant parfois quelque perception de la présence humaine.

(6)«  D'OMBRE ET DE LUMIÈRE »

C'est une proposition pour nommer ce lieu commun et indéterminé que foulent l'adolescent et le jeune adulte.
L'un perd l'insouciance de l'enfance, l'autre se confronte à l'abandon progressif de ses utopies.
Chacun délimite un territoire mental, peut-être celui du doute qui l'étreint.

(7)« LES INVITÉS DU MARQ »

Chaque premier dimanche de mois, les musées ouvrent gratuitement leurs portes et les visiteurs se déplacent en nombre, arpentant notamment les salles des expositions temporaires du Musée d'Art Roger Quilliot.
Ce projet rend compte de l'activité du lieu mais aussi de la confrontation de ses visiteurs à l'art moderne et contemporain. Il met également en abyme la présence du photographe.

(8)« LE COULOIR »

Cette série veut refléter une expérience personnelle mais aussi une proposition plus universelle de regard sur le quotidien professionnel.
Les vues frontales, comme des natures mortes, littéralement dos collé au mur présentent le résultat de cette confrontation, distante et pourtant décisive ; les portraits fugitifs veulent rendre compte de l'activité mais aussi de la fragilité du lien sur le lieu de travail.

(9)« ALTERNATIVE ULSTER »

Certains murs de Belfast ou Derry affichent les traces du conflit inter-communautaire que porte tout irlandais, quelle que soit sa confession ou son idéologie.
Si ces fresques revendiquent encore et toujours les territoires de chaque camp, elles s'inscrivent aussi dans le circuit international du tourisme mémoriel.
Ces portraits d'Irlandais de toutes générations, yeux clos comme en recueillement, éclats d'Ulster sous les paupières, cherchent la part d'humanité première, imperceptiblement estompée dans la symbolique obligée de ces paysages urbains.

(10)« SCÈNES DE CRIME »

Si les images nous fascinent, elles nous abusent tout autant, par leur abondance, leur fréquence de présentation d'un l'événement devenant très vite imperceptible.
Les mots peuvent participer à cette confusion ; ainsi la presse à scandales s'intéressant plus au sensationnel qu'à l'information.
Dans une projection fantasmatique, cette série s'attache à cadrer des territoires, comme un service de police criminelle délimiterait et protègerait une scène de crime qu'une légende tenterait de valider.
Au final, quel lien entre l'image et le texte ? Aucun ou plus qu'il n'y paraît. Que s'est-il passé ? Peut-être rien, ou quelque chose d'inéluctable.


Serge NETI, crotoque et correctionneur
 
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